Le petit livre en cuir vert...

Publié le par Dumb

Il fallait en remuer des livres et des livres pour le trouver, ce petit objet, ce petit livre, à la

couverture en cuir vert… Le bouquiniste avait sûrement du oublier que ce livre existait. Il l’avait reçu des mains mêmes de son auteur, aucune maison d’édition n’ayant voulu prendre le risque de le publier. Par dépit, l’homme l’avait déposé là, chez son libraire favori, qui lui avait, avec gentillesse, pris l’œuvre des mains, et l’avait mis en rayon ; un geste commercial, pensait-il…

Le livre, exemplaire unique, seul, jamais réellement ouvert restait donc là. Il ne souffrait pas des ouvertures, cornes, tâches, cassures, intrusion d’un marque-page entre ses feuilles de papiers, voire d’une feuille de papier hygiénique tenant cet office… tout ce qui donnait vie à une œuvre, celui-ci en était privé. Un livre qui n’est pas ouvert, maltraité, lu, relu, refermé est un livre mort. Aussi, ce demi-livre, ce cadavre agonisant de littérature, de mots jetés sur ces pages proprement dactylographiées, cette lave intellectuelle bouillonnante mais si bien organisée, gisait, dans l’indifférence générale, coincé, condamné à mort, entre des grands classiques jetés en vrac sur l’étale en attendant avec une impatience rare qu’une personne, une seule, ose l’ouvrir, le sentir, le prendre, l’acheter, le lire.

Seul, ce livre n’avait aucune chance de se faire acheter, de prendre vie entre les mains d’un lecteur. Plusieurs potentiels propriétaires, pourtant, avaient déjà pus le remarquer au milieu de ses semblables… Une dame, lettrée, élégante, l’avait même pris entre ses mains… des mains douces et belles, des doigts de cristal qu’on savait taillés pour la lecture… elle tournait les pages avec une grâce rare… elle traitait ses livres avec un grand respect ; respectant plus le travail de l’auteur que l’objet de son acquisition. Cependant, elle ne choisit pas cet ouvrage. Une autre fois, c’est un lycéen qui avait aperçu ce livre dans la boutique. Mais celui-ci, rêvant devant cette reliure de cuir verte, ne pus se l’offrir, entravé par la liste précise de livres que sa professeur de littérature avait prescrite…

L’auteur, lui, ne semblait pas se rappeler son livre… ou, plutôt, ne voulait-il pas s’en rappeler… Il passait tout aussi régulièrement à la boutique après son travail, rêvassant dans les allées, entouré de grands noms tels que Racine, Corneilles, Molière, Proust ou Zola… Parfois, il se dirigeait devant l’amoncellement de livres en vrac dans lequel se trouvait le sien… Il ne le re-connaissait plus, il ne lui adressait plus un regard, plus un geste, plus un mouvement de sympathie…rien. Ce livre, fruit de son imagination, de son travail, de sa vie, fils du temps qui passe et de son existence, n’apparaissait, pour son auteur, que comme un vulgaire bouquin lancé là, entre de merveilleuses œuvres que rien ni personne ne pourrait un jour détrôner.

Le temps passa, le livre restait là… rien ne venait le réveiller de la mort qui paraissait, pour lui, être un destin. Les visites de l’auteur avaient cessé… Il avait déménagé, loin, dans une autre ville, abandonnant son livre, son œuvre, sa création à l’état de coma artificiel, à son destin de semi-cadavre…

Les livres qui l’entouraient disparaissaient, eux, tour à tour… ce qui augmentait, statistiquement, la possibilité pour le petit bouquin aux reliures vertes de se faire acheter… De la même manière que le petit grassouillet, nul en sport, est choisi en dernier lorsqu’on organise des tournois sportifs à l’école, le livre attendait son tour ; attendait le jour de sa renaissance. Un livre naît autant de fois qu’il a de propriétaire. Sa première naissance, sous la plume de l’auteur était la seule connue par celui-ci. Or, pour continuer à vivre, il avait besoin de mouvement, il devait être le martyr masochiste de comportements iniques envers ses feuilles, envers ses chapitres… Il lui était simplement nécessaire d’être la victime de la propriété d’un maître.

Le temps était passé, le bouquiniste, ayant retrouvé ce livre semblait s’être fait une raison à l’égard de celui-ci : il ne partirait jamais. D’ailleurs, il s’était fait une raison sur tout ; à tel point qu’il vendit son commerce et pris sa retraite, une retraite bien méritée…

L’acquéreur, lui, était très jeune. Il avait fais d’expéditives études de littératures et parlait des livres, des mots, des phrases, des vers avec une générosité rare. Il les regardait, les touchait, les humait avec une sensibilité qui dépasse de loin celle des humains pour ce genre d’objet : il ne vendait pas de la littérature, il la vivait. Chaque vente était pour lui un soulagement et un déchirement ; déchirement parce qu’il s’attachait à ses livres comme on s’attache à un souvenir d’enfance, soulagement parce qu’il avait conscience de l’état de mort cérébrale que supportait un livre abandonné…

En prenant possession des lieux, il aperçut ce livre à la couverture verte. Ce livre lui disait quelque chose : il était sûr de l’avoir vu, lorsqu’il était lycéen, sur les étales de l’ancien propriétaire.  Il l’ouvrit : pour la première fois depuis plusieurs dizaines d’années, les pages de ce livre pouvaient respirer, s’oxygéner, vivre au grand air. Le jeune homme constata de suite que cet ouvrage n’avait jamais trouvé de propriétaire. Il décida donc de lui donner une seconde vie pour comprendre cet abandon.

Il commença à le lire. Ce livre était un puissant réceptacle d’humanité, de cruauté, de douceur, de violence, de sentiments humains. Qu’importe ce qu’il racontait, ce livre était d’une humanité absolue. Rien ne semblait expliquer la mise à l’écart subie par ce livre… Il chercha désespérément le nom de l’auteur… Il ne le trouva pas… Puis, en lisant la dernière ligne, la dernière phrase, celle qui sonne parfois le glas momentané pour l’œuvre, un souvenir lui traversa l’esprit. Il avait déjà lut cette phrase, connaissait ce style. Ces lettres, ces mots, tout cela lui revint. Il passa un coup de téléphone, emporta le livre et pris sa voiture pour une ville lointaine. Arrivé, il sonna. Un homme, usé par le temps, ouvrit la porte. C’était son père. A peine arrivé, le jeune homme sortit l’œuvre d’une couverture en polaire dans laquelle il l‘avait enrubannée pour la protéger de dangers incertains. Le père, surpris par les manœuvres de son fils s’approcha de la table de cuisine. Et il le vit : c’était lui, l’auteur… Des larmes chaudes coulèrent de son visage, un tremblement se fit sentir. Il serra son fils dans ses bras, le remerciant silencieusement de ce retour, de cette ré-appropriation.

Quelques temps après avoir relu ce livre, le père mourut. Le fils, affecté, publia, en l’honneur de son défunt père, à compte d’auteur, le petit livre vert. Cette publication a faible tirage rencontrait un franc succès dans sa boutique… le jeune homme, lui, préférant garder l’original ayant, auparavant, tant souffert de l’abandon. Le petit livre vert avait pris sa revanche.

Publié dans Histoires

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Sandy458 22/12/2008 23:35

Bonsoir,J'aime beaucoup cette histoire de petit livre qui attend patiemment que son heure arrive. on sent vraiment le récit monter en puissance jusqu'à la dernière ligne, émouvante...

Dumb 23/12/2008 18:45


Merci de ce joli commentaire...touchant !


yaN 18/12/2008 23:51

Woah !!! Excellent, j'ai adoré !!!Je me suis attaché à ce livre comme si il s'agissait de l'un de mes héros favoris ! C'est bien écrit, c'est beau, j'imaginais même la librairie !!Merci, et bravo !Ciao

Dumb 19/12/2008 16:12


Ce que tu dis est touchant YaN... car je n'aime pas mes histoire en général... je les trouve moins "parlantes"
Bonne journée à toi !


lastirokoi 17/12/2008 21:50

salut Dumb,Belle histoire que celle de ce livre et faire d'un livre le héros  d'un conte n'est pas évident...Qu'est ce qui fait le succès ou l'echec d'un livre? ben justement si on le savait on écrirai tous des best seller et peu à peu la litterature disparaitrait.c'est une alchimie je pense car si l on compare Baudelaire à Samain ou à Chamfleury on ne comprend vraiment pas pourquoi l'un est universael et les deux autres oubliés; de même si l on va sur la tombe de Van Gogh, on voit ce lierre humble recouvrir une simple parcelle de terre près de son frere alors que juste à coté un énorme édifice funéraire annonce que sous ces blocs de pierre est enterré un illustre inconnu artiste peintre en même temps que le génie à coté... qu'est ce qui fit que V G a survécu et l'autre non: mystère !Bonne soiréeL.Irokoi