La cave

Publié le par Dumb

Affalé sur sa table… Là, un whisky, des feuilles blanches et la corbeille qui déborde de manuscrits griffés de son écriture impie… Impie, il qualifie comme tel son écriture… Ecriture… ce mot raisonne dans sa tête, le lance, le relance, le hante jours et nuits…
Voilà trois jours qu’il ne dort pas cherchant désespérément de quoi écrire, de quoi se libérer. Il a ce poids sur le cœur ou sur la conscience…peut-être est-ce les deux ; mais il n’arrive pas à détacher le boulet enserrant sa cheville endolorie. Chaque tentative d’écriture est un échec, chaque mot sonne creux à son oreille, chaque début de ligne semble torturer le papier innocent… Il décide de s’arrêter un peu, de contempler l’horizon réduit de la cave dans laquelle il a élu domicile pour trouver l’inspiration… Pour lui, la cave est le meilleur endroit pour écrire : elle s’apparente à la profondeur de l’esprit humain, à sa noirceur, à sa violence sourde et mesquine… Sa cave, c’est, dit-il, comme le cerveau d’un humain.
Mais, ce soir, l’esprit torturé qu’est le sien, ne sort rien, ne produit rien, ne crée rien. En contemplant sa cave, il a l’impression d’observer son propre cerveau, si semblable à cette cave décharnée, où s’entassent des objets enfouis tels des souvenirs dans sa mémoire, où s’accumulent des années de poussières comme les rancœurs qui pèsent encore lourdement sur son âme… Mais rien ne semble sortir de ces tas d’objets, de brouillons, d’écrits, de petits mots collés ici il y’a quelques années… rien ne sort des projets qu’il avait entrepris pour aménager sa cave, projets tous tombés à l’eau depuis… Il est désabusé.
La création ne lui est pas réservée. Il usurpe la place de vrais créateurs, de vrais talents comme purent l’être Baudelaire, Verlaine, Rimbaud et tant d’autres à leurs époques. En cherchant désespérément à s’inspirer de sa cave, de cet esprit humain matérialisé, de cette matrice qui, jusqu’alors, pour lui, était source d’idées, il a l’impression de prendre la place du nouveau Kafka… Il aime beaucoup Kafka… Il aimerait arriver à la même précision, à la même qualité, au même talent… Mais, pour lui, s’en est trop. Il ne pourra pas faire aussi bien, il ne cherche d’ailleurs plus, depuis bien longtemps, à faire du Kafka. Il a décidé d’écrire avec ce qui le compose, ce qui l’entoure…
Il ne sait pas quelle heure il est… Peu importe… Enfermé là, dans le noir d’une cave humide, éclairée par de simples bougies qu’il change de temps à autre… Les horaires, la nuit, le jour, le soleil, la pluie, toutes ces choses si connues de tous n’ont, pour lui, plus aucune saveur, plus aucune utilité, plus aucune signification. Son enfermement, et il en a parfois conscience, l’a confronté à la folie… Cette folie qui avait, bien avant, envahit la cave dans laquelle il a élu résidence. Restant là, la plume à la main, à ne rien écrire…
Le silence pèse lourdement sur ses épaules, sur sa nuque, sur ses muscles déjà endoloris par ces heures restées assis à tenter de trouver un commencement d’idée qui n’arrive pas. Soudain, il écarte violemment de sa table tous ces brouillons, toutes ces feuilles, toute cette encre qui semble polluer son atmosphère, ses espoirs, ses besoins, sa vie. Pris de cette crise, il renverse tout, y compris la table…cette table qui, pour lui, était devenue une verritable table de torture sur laquelle chaque instant passé semblait l’écarteler ; sentant ses neurones, ses muscles, ses doigts se raidir sous l’effet de cette table…il devenait fou…il le savait…
La table gisait donc là, à terre. Le petit tiroir central avait été expulsé hors de son rangement par la violence du choc. En dépassait un petit papier cartonné… Il se pencha pour la saisir…c’était une photo de vacances tout ce qu’il y’a de plus banal…mais, il les vit : sa femme et sa fille… Etaient-elles toujours en haut, à l’attendre pour le déjeuner ? Préféraient-elles ne pas le déranger dans sa gloire créatrice, lui, le père, l’artiste, l’artisan des mots, le Dieu de la plume ?
A peine s’eut-il posé cette question qu’une petite voix lointaine, dans le fin fond de son cerveau, remontant visiblement des profondeurs les plus abyssales de son âme lui rappela : « NON ! Elles sont parties ! Ta femme en avait marre de te voir sans cesse descendre dans cette cave qui fût son malheur, elle en avait marre de contempler ta silhouette silencieuse et statique au cour des repas, elle en avait marre de ne partager son lit qu’avec ton absence. Pourtant, elle t’aimait ta femme, mais elle n’a pas pus supporter ».
Puis, frustré de ce souvenir, il se rappela… « ma fille…mais… j’ai dû l’oublier chez la nourrice, ou à l’école ». La même petite voix revint alors « NON ! Elle est partie avec sa mère, elle aussi t’aimait, mais elle aussi en a eut marre d’avoir, comme seul et unique père le silence et l’invisibilité ».
C’est alors que toutes ces idées revinrent, comme si la cave reprenait un ordre naturel qu’elle n’aurait jamais due quitter. Il se rassit alors, seul, sur la chaise qui, jusque là supportait le poids de l’inspiration, fini la bouteille d’alcool… Puis, pris dans un élan de tourments, de sentiments, de rancœurs et de remords, il vit couler des larmes le long de sa joue… Il pleurait. Depuis combien de temps n’avait-il pas pleuré ? Il ne le savait pas, ne voulait pas le savoir. Et dans un dernier élan de volonté, il se pendit… en utilisant la table qui, pendant tant d’années, avait fait de lui ce qu’il était devenu : Un homme sans espoir, sans ambition, sans vie…



 

 

 

Publié dans Histoires

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C
Tout juste magnifique !!!ne doute jamais de ton talent !!!!L apprenti oiseau*
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